26/05/2017

Les racines du racisme francophone

Extraits d’une étude magistrale réalisée par le professeur belge Guy Jucquois (UCL) :

 

De l’égocentrisme à l’ethnocentrisme

ou

les illusions de la bonne conscience linguistique

BCILL 31, LLN 1986

 

 

(p.33) Le dernier facteur qu'il faut souligner et qui paraît absent des travaux sur cette question des respon­sabilités occidentales dans la pratique de l'ethnocide, est la succès incontestable de l'Occident sur le plan matériel, technologique et économique (encore que pour ce dernier secteur il faudrait faire là part des choses et distinguer dans le progrès économique ce qui est dû effectivement au travail et à l'ingéniosité de l'Occident et l'enrichis­sement qui résulte de la spoliation d'autres régions...!}. Ce succès a facilité les pratiques ethnocidaires, tout d'a­bord en les rendant matériellement possibles - l'ethnoci­de implique évidemment une présence sur place et une situa­tion "enviable" pour l'Autre: technologie plus avancée et facilités qui en découlent dans la quotidienneté mais aussi en en préparant le terrain moralement: pour que l'ethnocide se produise il faut en effet que s'instaure une relation de dépendance entre les deux parties si bien que la première doit être persuadée de sa supériorité et la seconde se laisser convaincre de son infériorité.

(p.42) /Choses plus / graves encore: obligation d'apprendre la langue des Blancs, le plus souvent sous forme de pressions insidieuses (par ex. en Guyane pour le français, mais c'est vrai pour toutes ces régions qui subissent l'ethnocide) , éducation de la jeunesse dans des pensionnats spé­ciaux, service militaire destiné àcouper les liens avec le milieu tribal (cf .une fonction analogue dans nos pays avec les minorités flamandes ou bretonnes, basques, etc., re­crutement de personnel de maison parmi les jeunes filles et dépaysement loin de leurs familles (même parallélisme chez nous ! ) .

A toutes ces mesures et à toutes ces pressions, il faut encore ajouter l'impression désastreuse provoquée sur les populations locales par les exemples douteux souvent donnés par les Blancs: alcoolisme, débauche, brutalités de toutes sortes. Mais encore tricheries et fraudes, infrac­tions par rapport à nos propres codes de valeurs pourtant "proposés" ou imposés aux indigènes: escroqueries et abus de confiance dans les transactions commerciales ou politi­ques, traités et contrats non respectés, etc. Ces attitudes potentialiseront encore les effets violents et désagrégateurs que provoquent déjà à elles seules les pratiques ethnocidaires chez les peuples en déculturation .

L'étape ultime dans cette désagrégation est constituée par l'exhibition des dépouilles de ce qui fut une des expressions de l'humanité. Avant d'en ar­river là et tant que survivent des traces des cultures indigènes, elles peuvent encore servir à l’amusement folklorique des Blancs.

  (p.131) Jugements moraux, jugements religieux, les uns et les autres peuvent se renforcer et aboutir ou massacre en règle de l'Autre qui finit par être assimilé au Mal absolu, comme ce fut le cas en Europe occidentale dès la fin du XIIIe siècle et plus particulièrement au XIVeè et surtout ou XVe siècle. La seule peine qui était jugée convenable pour l'hérétique était, depuis le XIe siècle, la peine de mort par le bûcher. L'assimilation du Juif à l'hérétique, et ultérieurement à la sorcière, suscite à travers l'Europe une véritable psychose satanique. Le mépris de l'Autre est facilité par le mépris moral et religieux qu'on lui porte. Celui-ci finit par se concrétiser dans les fantasmes des bourreaux qui "voient" le Juif comme le Diable, c'est-à-dire une être velu, à la virilité hyper­trophiée, portant en outre queue et cornes; à moins qu'il n'apparaisse au contraire, à l'instar de la sorcière, fragi­le parce que maladif et déréglé. (…)

(p.147) Cette conception du combat qui surprend nombre de chroniqueurs et les conduit à des jugements méprisants pour l'Indien, explique pourquoi lors de charges indiennes violentes, les cavaliers améri­cains durant mettre pied à terre et se réfugier derrière les rochers d'où ils purent ensuite, bien à l'aise et sans dan­ger, tirer les Indiens qui repassaient sur les lieux du pre­mier engagement afin de "compter les coups" sur les ennemis morts. Comportements qui nous semblent vains et suicidaires parce qu'ils ne trouvent leur profonde justification que dans des systèmes culturels qui nous sont étrangers.

Or l'Occident a pris l'habitude depuis l'Antiquité grecque de négliger de comprendre l'étranger selon les sys­tèmes de valeurs de ce dernier. Bien plus, au cours des siècles s'est mise en place une méthode d'interprétation des autres cultures, méthode dont les prétentions scientifiques sont proclamées sans cesse alors qu'elle ne consiste qu'en un refus global de l'altérité. On déboucha finalement sur un discours apparemment cohérent et fondé justifiant la hiérar­chie culturelle au sommât de laquelle trône la culture occi­dentale. DELACAMPAGNE (1983.324 sq.) a établi que le thème de "l'étranger pervers" constituait une donnée de base de tout racisme, et singulièrement da sa manifestation occidentale, jusqu’à l’époque contemporaine.

(p.168) (…) Pour l'inquisition, l'accusé est ainsi strictement inexistant et sa situation rappelle celle des esclaves de l'Antiquité.

Le droit romain, en effet, outre qu'il n'autori­sait pas un esclave à sa défendre dans un procès criminel, le livrait systématiquement à la torture lorsqu'il était accusé: s'il plaidait non coupable, on le soumettait à la torture pour lui arracher des aveux, mais s'il avouait on le soumettait quand même aux tourments pour valider sa confession. La situation de l'esclave cité en témoignage est encore plus dramatique, qu'il s'agisse d'un procès civil ou criminel: en effet, comment recueillir son témoignage dès lors qu'il devrait prêter serment ce que seul un homme libre peut faire? Soumit a la question, sa déposition recevra valeur probante, ce qui conduira "des justiciables romains... Jusqu'à effectuer des achats d'esclaves pour bénéficier de témoignants en Justice".

(p.187) Déclarer lors d'une soirée que telle situation crie vengeance au ciel, n'appelle pas les mêmes réactions s'il s'agit d'un événement qui a lieu aux antipodes au fin fond de la forêt ou d'un événement qui se sous les yeux des invités. Le premier provoque des épanchements de sentiments généreux et suscite des velléi­tés de porter secours. Le second, au contraire, perturbe la réunion et est vite jugé inconvenant, manque de savoir vivre, car il ne permet plus d'en parler seulement, mais montre la discordance probable entre les discours et les agissements .C'est ainsi que paradoxalement les bourreaux ont davantage d'audience dans les réunions mondaines que les victimes. Celles-ci doivent se résigner à n'être entendues, et encore uniquement pour la durée des flambées émotives de leur auditoire, qu'une fois leur supplice terminé, en sortr que la compassion que leur récit soulèvera éventuellement soit garantie en quelque sorte de demeurer gratuite... La respectabilité des bourreaux est presque générale, du moins tant qu'ils représentent ou sont commandités par le pouvoir ou la classe qui les emploie. Si l'on excepte ceux qui ont été jugés et incarcérés ou exécutés, la plupart des tortionnaires, qu’ils soient d’Algérie, du Vietnam, d’Urss, des USA, d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique Latine … ou d’Europe, jouissent de la considération de leurs concitoyens et cela d’autant plus facilement – en comparaison du sort réservé à leurs victimes, du moins celles qui ont survécu aux mauvais traitements – que leurs comportements supposent une complicité au moins tacite avec le pouvoir du moment.

(p.202) Nous avons montré que toute société était "naturellement" ethnocentriste, par contre il a été établi également que seule la société occidentale, et actuellement par imitation de celle-ci d'autres commu­nautés humaines non-occidentales, était ethnocidaire et génocidaire de cette manière et à ce point. Il a été suggé­ré que cette spécificité serait liée à des modes de produc­tion visant indéfiniment à l'augmentation des biens et à une conception de l'Etat préconisant l'élimination des différences au profit de l'Un.

En fait, il faut remonter à l'Antiquité grecque pour comprendre la fascination du logos, expression de la "raison" se marquant à la fois par la parole et par le (p.203) calcul. Logos placé au centre de toutes leurs activités, sociales, politiques, économiques ou religieuses, logos commandant aussi bien la réflexion théorique que les appli­cations pratiques. La logos remplaça la religion grecque, bien que la religion de la raison ne soit pas une religion puisqu'"elle met a mort les dieux, elle subvertit les my­thes, elle ôte aux rites leur force de conviction". La perte des mythes fut celle des justifications que la religion donnait aux grandes interro­gations humaines: désormais, à partir du IVè siècle ACN et surtout à Athènes, les Grecs perdirent les réponses à la question de leur origine, leurs ancêtres disparurent, "ils ne connurent plus leurs parents, ils oublièrent les circon­stances exactes de leur naissance".

Perdant leurs croyances mythiques sur eux-mêmes, les Grecs ne purent plus situer les Autres et comme la parts des mythes soulève une immense angoisse, sauf si elle s'accompagne d'un profond mûrissement, l'angoisse qui ne pouvait plus s'exprimer ni se justifier trouva des exutoires dans des comportements ethnocentriques, En effet, au lieu des anciens mythes qui assignaient a chaque être une place et une fonction, une origine et une destinée, dans l'univers, il fallait tenter simultanément de rendre compte des différences, sociales et ethniques, tout en élaborant un modèle explicatif hiérarchisé. Les explications mythi­ques étant désormais rejetées, sans pour autant qu'ils aient renoncé à l'appréciation ethnocentrique de leur (p.204) échelle de valeurs, il en découlait "rationnellement", croyaient-ils, des hiérarchies dont le sommet ne pouvait être que le modèle grec.

Les discours et attitudes collectives ethnocentriques trouvent donc leur enracinement partiel dans la rationalisation qui remplace la sacralisation. Les progrès de la raison semblent ainsi s'accompagner d'un surcroît de comportements ethnocentriques qui ne visent qu'à rendre supportable l'angoisse collective face à des interrogations sans réponse. Mais précisément, si ces questions restent éternellement sans réponse et débouchent sur la violence ethnocidaire ou génocidaire, c'est qu'elles sont mol posées et selon une rationalité paradoxalement mythique.

La rationalité appliquée aux grandes questions que se pose l'homme, tant sur sa spécificité, individuelle et communautaire, que sur celle de l'Autre, ne peut apaiser l'angoisse existentielle dans la mesure où elle n'est strictement applicable que dans un univers de la suppres­sion de toute différence, dans l'univers de l'Un, dans celui de l'Etat, dans celui d'un progrès quantitatif illi­mité. Mais justement les limites de cette logique se sont fait sentir dès le départ et il s'est avéré rapidement qu'elle permettait éventuellement de violenter l'Autre et de le détruire, mais en aucun cas de répondre aux questions angoissées de l'"homme de raison". . .C'est la même rationalité qui charpente le système "moral" de ceux qui ne font qu'obéir aux ordres. Le mythe (p.205) disparaissant dons la fausse raison du logos aboutit ainsi à la mystification justificatrice à la base da nombre de comportements violemment ethnocentriques, c'est ainsi que fonctionnant les idéologies. Lorsque, par exemple, dans les années soixante, les Etats-Unis entreprirent un conflit avec la Vietnam, il fallut proposer des justifications aux soldats expédiés là-bas. Ceux-ci ne furent pas souvent dupes d'où un découragement latent. A la question de savoir pourquoi ils étaient dans ce pays, la plupart répondaient qu'ils n'en savaient trop rien, qu'on leur avait prétendu, qu'ils sauveraient les Vietnamiens du communisme, mais que cela n'avait pas été le cas et qu'ils n'avaient apporté que mort et destruction.

La rhétorique grecque développait fréquemment un e thème qui surgit également dans les autres discours et dans les pratiques de l'Antiquité grecque, a savoir celui de l'autochtonie, thème étroitement mêlé è celui de la pureté du sang et au développement de la civilisation. Rappelons, par exemple, ce qu'en pensait un auteur tel qu'ISOCRATE dans son Panégyrique:

"Si nous habitons cette ville, ce n'est pas après en avoir expulsé d'autres gens, ni après l'avoir occupés déserte, ni après nous être réunis en mélangeant plusieurs peuples. Si belle et si (p.206) pure est notre naissance, que la terre même d'où nous sommes sortis nous l'avons occupée sans nulle interruption, fils du soi que nous sommas, pouvant appeler notre ville des mêmes noms qu'on donne aux plus proches parents: à nous seuls de tous les Grecs il appartient de l'appeler à la fois nourrice, patrie et mère. . ."

Cette prétention athénienne à la pureté de la race serait à la fois cause et conséquence du haut degré de ci­vilisation atteint par Athènes au regard des autres cités grecques. Mais le contraste est encore plus saisissant, toujours selon les Athéniens, entre le niveau de dévelop­pement auquel ils sont parvenus et la barbarie des Non-Grecs. Le "retard" de ces derniers doit être attribué conjointement ou "mélange" de leur sang et à leur ignorance de cequi constitue véritablement la culture. D'ailleurs, pen­sent les Grecs, comment est-il possible de rester barbare quand on connaît le monde hellénique ? Il faut, à cela, entêtement, sottise et perversité.

Ces clichés ont glissé à travers les siècles depuis les Grecs Jusqu'à nous: notre mode de vie représente la civilisation et le progrès, il va de soi que ces valeurs doivent s'imposer et se propager chez les autres peuples. Mais avant de bénéficier à leur tour des avantages que leur procurera, comme à nous, la civilisation et le mode de vie occidentaux, les autres peuples devront eux aussi consentir de gros sacrifices. Discours officiels par exemple en URSS où la croissance rapide de l'industrie lourde vers les années 1930 s'est accompagnée d'une exploitation brutale et forcenée des ouvriers et de la classe paysanne .

(p.211) /Hannah/ ARENDT rappelle que les Nazis avaient proscrit nombre de termes trop directs lorsqu'ils parlaient du génocide. la "solution définitive" remplaçait le verbe "tuer", ou aussi "évacuation" ou "traitement spécial"; la "déportation" s'appela "regroupement" ou "travail dans l'Est". Ces euphémismes effaçaient les aspects les plus désagréables des réalités, écartaient les sentiments de culpabilité et tout cela contribua "considérablement su maintien de l'ordre, et de l'équilibre mental des usagers, dispersés dans les services les plus divers, et dont la coopération était indispensable.

 

Les grands principes

 

Le sentiment de participer à une grande œuvre civilisatrice, la conviction de lutter au  maintien de l'ordre moral, la certitude de défendre les grandes valeurs de notre société, la persuasion d'apporter généreusement à l'Autre une aide indispensable, voila les leitmotivs les (p.212) plus fréquemment rencontrés  parmi les justifications évo­quées par d'anciens Nazis.

Mais il n'y a pas que ces derniers à recourir à ce genre de discours. Chaque période de crise, chaque époque de difficultés suscite ses prédicateur s en faveur d'une restauration des valeurs établies, les rappels à l'ordre moral sont une "des constantes de l'histoire". Certaines sociétés sont d'ailleurs impensa­bles sans leur cortège de violences et sans un profond mé­pris de l'Autre: c'était le cas des sociétés esclavagistes telles que  la  société romaine ou la société grecque.

 

ARISTOTE (Politique.1.4) avait d'ailleurs précisé:

"La science du maître, c'est l'emploi des escla­ves; être maître ne consiste pas simplement à acquérir des esclaves, mais à savoir se servir des esclaves".

(p.214) Cette  transformation  de  l'Autre  rend  compte de l'attitude étrange de Saint Paul renvoyant l'esclave fugi­tif Onésime (Cf. sa lettre à Philémon). C'est toujours pour protéger l'ordre établi que l'Eglise se soucia d'abord d'instituer saint Théodore "pour aider les maîtres à re­trouver leurs esclaves un siècle ou deux avant qu'elle ne pense àoffrir à ces derniers un saint protecteur".

Etrange attitude que l'on retrouve  à  notre époque et que POLIAKOV (1980.241, 245) a bien mise en évidence: lors de la sortie des lois anti-juives édictées par le gouvernement de Vichy durant la dernière guerre mondiale, l'ambassadeur français auprès du Saint Siège fit savoir que le Vatican "dans l'ensemble... ne voyait pas de grands inconvénients à l'introduction de la nouvelle législation, mais que sur le point précis des mariages ‘mixtes’, il serait intraitable". Quand commencèrent les déportations vers les camps de la mort, en 1942, on constata que le mariage mixte assurait la vie sauve (Cf. par contre les dispositions en vigueur en Allemagne Op.cit.241). Les lois adoptées par Vichy prévoyaient également que "la non-appartenance à la religion juive est établie par la preuve de l'adhésion à l''une des autres confessions reconnues par l'Etat". Ce qui conduit POLIAKOV à remarquer que "le demi-Juif libre penseur était juif, tandis que le demi-Juif chrétien ne l'était pas" ou encore plus curieux que "les enfants naturels non reconnus n'étaient jamais juifs puisque, (p.215) le soupçon ayant toujours sa raison d'être, ou bien tous devaient être considères comme tels, ou bien aucun ne le devait". Cet auteur ajoute que cette solu­tion était également celle à laquelle on s'attachait au XVIe siècle en Espagne au sujet des enfants trouvés qui étaient considérés comme des hidalgos, avec tous les privi­lèges attachés à la noblesse pour autant qu'ils puissent prouver qu'on les avait effectivement trouvés et qu'ils avaient été nourris et avaient grandi dans des hôpitaux affectés à ce genre d'enfants!

Le délit d'"immoralité" en Afrique du Sud suppose aussi une définition possible de ce que serait un individu de race blanche et un individu de race noire: cela conduit éventuellement les tribunaux à devoir apporter certaines précisions. Ainsi un magistrat précisa-t-il qu'"une person­ne de race blanche, aux termes de la loi, est toute per­sonne qui l'est d'apparence, est acceptée comme telle et bénéficie de la commune renommée de l'être".

Tous ces faits semblent indiquer que le recours aux justifications idéologiques pour asservir, déporter, emprisonner ou mettre l'Autre à mort ne fonctionne qu'en raison de la perception du "risque" de la très grande proximité de cet Autre, cela rendrait compte de la position ambiguë non seulement du Saint-Siège au sujet des lois de Vichy acceptées sens difficulté sauf sur la question des mariages mixtes, étrange position également que celle des autorités espagnoles au sujet des enfants trouvés, ou encore que celle de Christophe Colomb et de la Couronne d’Espagne au XVIè siècle et si prompte à croire, mais qu’il fallait réduire en esclavage, etc.

(p.218) A Cuba, par exemple, les prêtres recevaient comme dîme 5 % de la production sucriers et approuvaient géné­ralement les sanctions physiques prises contre les esclaves établissant un rapport analogique du type:

Jésus-Christ        =         propriétaire

pécheurs                        esclaves.

S'adressant aux esclaves noirs, le missionnaire apostolique Juan Perpino y Pibernat précisait même: "Malheureux! N'ayez pas peur d'avoir tant de peines à supporter en tant qu'es­claves" .

Les méthodes psychiatriques ont pris le relais: l'éducation et la guérison des âmes passent maintenant par des méthodes "propres" éprou­vées scientifiquement. Les hôpitaux psychiatriques dans les pays de l'Est, les techniques de privation sensorielle em­ployées notamment en Irlande et en Allemagne Fédérale, vi­sent a "rééduquer" et à "guérir" les dissidents en tentant d'atténuer, voire de gommer, ce qui constitue leur altérité. C'est ainsi que le diagnostic établi au sujet du général Grigorenko, coupable d'avoir défendu des minorités ethniques opprimées, le 19 novembre 1969 prétend que:

"Grigorenko souffre d'une maladie psychique: un développement pathologique (paranoïaque) de la personnalité, souligné par l'existence d'idées de réformes marquées par les traits psychopathiques de son caractère et l'apparition de phénomènes d'artériosclérose des vaisseaux sanguins du cer­veau (...) L'état psychique de Grigorenko exige qu'il soit soumis è un traitement forcé dans un hôpital psychiatrique spécial, étant donné que les idées paranoïaques de réformes (...) ont un carac­tère stable et qu'elles guident le sujet".

(p.220) L'Autre est laid et monstrueux  parce qu'il est l'Autre et comme tel il ne peut mériter d'attention et d'égard réservés aux humains. L'habituelle association que représente le grec kalloa kagathos s'enracine dans les esprits également négativement, si bien que ce qui est perçu comme laid ne peut être aussi que méchant et pervers. La laideur de l'Autre entraîne donc nécessairement son châtiment: plus la laideur est repoussante, plus la punition doit être totale et cruelle.

Mais, comme si l'imagination était ainsi encombrée et entravée par la vision des réalités, l'Autre restait malgré tout trop proche peur qu'on pût sans remords lui appliquer les pires sévices et tortures. La pire des laideurs était encore celle qui n'apparaissait pas, celle que l'on réussissait ta camoufler. L'imagination populaire parvint ainsi au Moyen-Age à fabuler sur certains crimes particulièrement odieux imputés aux Juifs; parmi ceux-ci le plus horrible de tous était le crime de profanation de l'hostie consacrée pour lequel aucun châtiment, si horrible soit-il, ne pouvait constituer un début de réparation.

Comment faire pour repérer dans son entourage cette menace permanente que constitua la présence de l'Au­tre s'il ne porte aucun signe distinctif extérieur? Le Noir ou l'Indien peuvent se remarquer àcertains traits physi­ques, mais le Juif peut passer inaperçu. . . C'est pour (p.221) éviter cela que le quatrième Concile de Latran impose aux Juifs en 1215 le port d'un signe distinctif, la "rouelle" dons les pays latins, un chapeau de forme particulière dans les pays germaniques. A partir de ce moment, l'imagination, rassurée par ce signe distinctif et délimitatif, peut à nouveau broder sur le physique de l'Autre et le Juif de­viendra ce que les représentations racistes feront de lui à partir de cette époque avec un nez crochu, etc.

Le mépris de l'Autre est un indispensable préliminaire aux mauvais traitements. Lorsqu'il n'est pas hérité de l'entourage il peut s'inculquer. Voici deux témoignages le premier d'un soldat américain au Vietnam, le second d'un soldat français en Algérie:

"Pendant tout l'entraînement, ils mettaient l'accent sur le caractère animal des Vietnamiens. On nous disait que c'étaient des sous-hommes. Qu'on pourrait faire tout ce qu'on voudrait avec eux là-bas. On nous a dit qu'on pouvait tuer un 'gook' et le couper en morceaux. Ce n'était pas un être humain (...) Juste avant d'être envoyé au Vietnam, j'étais dans un bataillon de préparation. (...) Ils faisaient tout pour glorifier l'exter­mination et la torture de ces minables Vietna­miens. Les sergents les appelaient toujours 'gook' ou 'face d'oeuf'. Jamais Vietnamiens. Une fois, une recrue les a appelés Vietnamiens et le sergent lui a dit qu'il devait sacrement aimer les 'gooks' " .

Et voici ce que pensait après une "formation" de ce même type un soldat français au moment de la fameuse bataille d'Alger en 1956:

"Au fond ce sont des criminels... Si on les (p.222) relâche, ils recommencent ; ils tuent les vieillards, les femmes, les enfants. On ne peut quand même pas les laisser faire cela… Alors, au fond, on nettoie le pays de toute la RACAILLE… Et puis, ces gars-là, ils veulent le communisme, vous comprenez … ? »

(p.236) La pitié est une notion souple et éminemment adaptable aux réalités politiques; elle  sa conforme en effet aux meilleurs intérêts de l'individu, da sa famille et de ses alliés du moment". Ainsi l'exemple des réfugiés palesti­niens qui ont reçu des preuves de sympathie du monde en­tier; l'ensemble des pays arabes a témoigné de son indigna­tion envers les traitements subis par ces réfugiés..., "mais on ne parle guère des Palestiniens que le roi Hussein de Jordanie a fait tuer ni de ceux qui vivent dans les pays arabes, sans droits civiques et dans des conditions maté­rielles bien plus mauvaises que celles des Palestiniens de la rive occidentale du Jourdain".

On  se souviendra également des réprobations unanimes des pays occidentaux lorsque le régime nazi entreprit les persécutions anti-juives peu avant la seconde guerre mondiale. Cependant nombre de ces morts auraient été évi­tées si cette générosité s'était accompagnée d'un début d'hospitalité... mais les frontières des territoires occi­dentaux restèrent hermétiquement fermées. L'administration Roosevelt, par exemple, n'essaya jamais de persuader le Congrès d'accueillir des réfugiés juifs provenant d'Alle­magne. Ainsi, en 1939 le projet de loi Wagner-Rogers propo­sant d 'accueillir 20.000 enfants juifs allemands réfugiés fut refusé par le Congrès. Le Président Roosevelt, pressé de donner son avis, écrivit sur le dossier: "A classer. Sans suite".

Les études sont formelles, précises  et accablantes (p.237) sur ce point, aucun des pays qui aurait pu pratiquer une politique d'accueil et de générosité envers les victimes du nazisme et du racisme n'eut na serait-ce qu'un seul geste concret dans ce sens: "derrière la façade de bonne volonté plus ou moins floue qui caractérisait l'administration Roosevelt, les officiels américains appliquèrent les textes en vigueur ‘sur l'immigration’ avec une exactitude et une mesquinerie qui dans certains cas descendait jusqu'à un antisémitisme agacé".

Cette indifférence envers les victimes que, durant le même temps, la propagande occidentale montait en épingle impliquait "certains gestes humanitaires de l'administration Roosevelt", et les historiens se sont empressés d'en faire l'éloge. Une étude détaillée de chacun de ces cas à révéla que ces gestes étaient "négligeables ou inefficaces" (Ibid.) . 

 

Les grandes causes

 

Durant des siècles, l'Occident adhéra à la concep­tion aristotélicienne d'un univers harmonieux alliant la beauté physique et la bonté morale. DELACAMPAGNE [1983.91) attribue l'éclatement de cette conjonction aux difficultés et aux angoisses auxquelles dut faire face notre monde occidental particulièrement à partir des Croisades. La notion d'harmonie universelle disparaît et la notion de monstre apparaît, c'est-à-dire celle d'un être laid, "répugnant et nuisible".

(p.238) Cette nouvelle anthropologie permettait d'aborder l'Autre d'une manière très différente. On le constatera peu après lors des grandes découvertes. Trois ans après celle de l'Amérique, Christophe Colomb dirige lui-même une cam­pagne militaire contre les Indiens: chiens dressés spécia­lement, cavaliers, armes inconnues des indigènes, tout cela eut raison de la résistance indienne et plus de 500 Indiens furent vendus comme esclaves à Séville et moururent miséra­blement. Certains théologiens protestèrent énergiquement contre le sort réservé à ces nouveaux sujets de la Couronne d'Espagne: l'esclavage fut dès lors formellement interdit dès les débuts du XVIe siècle...

Mais l'histoire ne s'arrêta pas là! Les intérêts étaient trop puissants pour ne pas contourner l'interdic­tion et la récupérer: il suffisait de transformer l'inter­diction en bénédiction et le tour était joué. C'est ainsi qu'"avant chaque entrée militaire, les capitaines conqué­rants devaient lire aux Indiens, sans interprète mais de­vant greffier, un long requerimiento ‘ou mise en demeure’ empli de rhétorique qui les exhortait a se convertir à la sainte foi catholique: 'Si vous refusez, ou temporisez par malice, je vous certifie qu'avec l'aide de Dieu nous vous assaillirons de toutes nos forces, vous ferons une guerre sans merci, vous soumettrons au joug et à l'obéissance de l'Eglise et de Sa Majesté, nous emparerons de vous, de vos femmes et de vos enfants, et vous réduirons en esclavage, vous vendant et disposant de vos personnes  (…).

(p.247) REVEL rappelle que « le renvoi dos à dos est un procédé dont la fonction est de relativiser le mal, c’est-à-dire, en fin de compte, de l’excuser. Il implique en outre une interprétation sur mesure des faits, il pousse à l’erreur ou au mensonge, car, pour créer des équivalences factices entre des événements ou des tares qui sont rarement comparables, il faut bien les reconstruire au détriment de l’information exacte. Cette pratique - non bien entendu la dénonciation des iniquités d’où (p.248) qu'elles  proviennent!  -   en tant que discours vise à donner bonne  conscience à bon marché et surtout à éviter de devoir prendre  parti  et  de  s'engager  à propos de chaque injustice.

L'autre façon de se comporter, suivre les modes interprétatives, s'enracine dans les mêmes attitudes fon­damentalement irresponsables: en effet, en hurlant avec les loups, même quand il s'agit d'une "bonne cause", on parti­cipe au réconfort que donne facilement le sentiment d'être en conformité avec les sentiments des autres. On a vu que, loin d'être une garantie quant à l'exactitude ou à la no­blesse des opinions, le conformisme et le désir d'être com­me les autres conditionnaient largement un grand pourcenta­ge d'êtres humains à perdre, au contraire, toute dignité.

Même si une prise de conscience peut être facili­tée par le fait qu'elle soit partagée par de nombreux concitoyens qui parcourent le même trajet, notamment parce qu'ils découvrent simultanément des réalités ignorées aupa­ravant, pour qu'une prise de conscience soit autre chose qu'un simple alignement sur des opinions collectives, il reste indispensable que chacun accomplisse en soi le travail de découverte et d'interprétation. 

(p.256) /Las Casas/  (…) retenons que dans cet exemple important, la prise de conscience ne s'opéra que chez un seul au départ et le changement ne survint que grâ­ce è l'opiniâtreté d'un seul contre las forces conjuguées des pouvoirs politique, religieux, économique et scientifique. C'est ainsi que furent arrachées les premières lois limitant les massacres et les violences commis contre les Indiens.                                           

C'est encore un dominicain, Francisco de Vitoria, né au Pays Basque sans doute en 1492, qui fut le premier théoricien de l'anticolonialisme. Son christianisme porte les marques de ses relations avec les humanistes Lefèvre et Erasme. Grand personnage puisqu'il devient Conseiller de Charles-Quint et consulteur au Concile de Trente: "il garde son franc parler face à l'Empereur et face au Pape". Il défend les Indiens contre les inté­rêts politiques et économiques déchaînés et prétend que, quoique surprenantes, leurs moeurs n'en font pas des "serfs par nature". Il affirme que toute atteinte contre des peu­ples qui disposent de leurs propres institutions politi­ques, économiques et religieuses n'est que brigandage. Contre Sepulveda qui justifie l'expansion vers l'ouest sur la base d'un dominium universel, vieille idée reprise à l'Empire Romain, il préconise plutôt la spécificité de chaque peuple: les nations indiennes, mais aussi le peuple espagnol. Il ne craint pas de s'élever avec force contre les interventions des papes dans les questions temporelles, pratique courante à l’époque.

(p.260) Il faut constater que lesfoules contemporaines occidentales sont à la recherche d'évasion. Comme le note PANOFF (1977.133 sq.), "l'ethnologie est mue par les mêmes ressorts qui précipitent las fouies dans les villages du 'Club Méditerranée', sur les pistes de safari et dans les rues chaudes de Singapour". L'Occident recherche désespé­rément l'altérité indispensable a calmer son angoisse pro­pre et à le rassurer sur les choix de sa propre existence. Ayant durant des siècles consacré tous ses efforts à sup­primer ici en Europe la plupart des traces d'identité et de spécificité, sacrifiant au dieu de l'économie et de l'uni­formité toute divergence perçus comme sacrilège, l'Occident s'ennuie et désespère dans sa prison qu'il croit dorée.L'intérêt est redevenu très vif pour l'Autre, mais un Autre de pacotille que les citadins recherchent annuel­lement dans les régions "arriérées", tels les Parisiens visitant dans l'enthousiasme les minorités qu'ils écrasent le reste de l'année et dont ils attendent qu'elles conser­vent intacts leurs fantasmes d'innocence et de nature!

LEROI-GOURHAN écrivait déjà en 1968 que "si l'on caractérise le sentiment qu'une so­ciété éprouve à l'égard d'une science en se fondant sur le besoin matériel ou moral des individus, l'ethnologie est certainement une science d'avenir". Ne doit-on pas consi­dérer que l'intérêt si tardif dont l'Occident semble être soudainement habité pourrait bien n'être encore qu'une nouvelle manière d'utiliser l'Autre sans pour autant que (p.261) cet intérêt s'accompagne le moins du monde d'un désir sin­cère de compréhension, de tolérance à d'autres modes de vie et d'un esprit de sacrifice que l'acceptation réelle et concrète de l'Autre implique toujours?                                              .

Cette interprétation du goût pour l'Autre qui advient brusquement en ce XXè siècle -finissant n'exclut pas pour autant une autre interprétation du phénomène. L'an­goisse que la perte d'identité et l'indifférentiation doi­vent faire naître peut s'associer aisément à un sentiment de culpabilité qu'on a qualifié de "mauvaise conscience paisible" (BRUCKNER.1983.220). Le même auteur se demanda ce qu'est "une culpabilité qui refuse le repentir, sinon un endurcissement dans le péché, une complaisance au mal". Sentiment de culpabilité qui ne porte guère à conséquen­ce, .. puisqu'il n'induit aucun changement de comportement dans les relations actuelles avec l'Autre: "la rumination morbide s'attendrit sur elle-même et les pénitents intaris­sables s'acquittent de la misère du monde en une phrase pour retourner ensuite à leurs affaires"(IDEM.221) .

Malgré les apparences, il pourrait bien n'y avoir aucun changement dans l'attitude occidentale envers l'Au­tre: l'Occident n'aurait renoncé a aucun de ses fantasmes destructeurs ni à aucun de ses désirs d'unité ou plutôt d'uniformisation. Comme l'exprime BRUCKNER (1983.222), "En­tre l'un qui affirme (à propos des colonisés): nous leur apportons la civilisation, et l'autre qui répond: nous leur inculquons l'enfer, le résultat est le même: les codes symétriques de la flétrissure et de sa béatitude indiquent une fermeture dramatique à l’Autre. »

(p.292) Lorsque  l'Autre n'a pas disparu définitivement, la science  peut aussi servir de prétexte pour couvrir diverses formes  d'élimination  ou  de marginalisation. L'anormalité, c'est-à-dire aussi toute façon différente de penser et de vivre, peut aussi constituer une indication à examen psychiatrique et à traitement forcé que cela soit dans les pays de l'Est ou chez nous (Cf, GOFFMANN,1979.passim).

On connaît l'exemple du général soviétique Piotr Grigorenko: défenseur des Tatars de Crimée, il fut l'objet d'examens psychiatriques, notamment au célèbre Institut Serbsky, à la suite desquels on déclara qu'il était atteint "d'un développement paranoïde de la personnalité" qui nécessitait des "soins" en hôpital psychiatrique: (…).

(p.316) D'ailleurs, le déisme des Lumières présuppose une communauté et une universalité des valeurs humaines qu'on reconnaît éventuellement et abstraitement et théoriquement, mais qui ne débouche sur aucune attitude concrète de tolérance envers l'Autre. L'écart entre les grands principes (cf.supra p.212 sq.) et ce qu'on attribue finalement comme propriétés à l'Autre se justifie par la folie humaine et la dégénérescence, ou encore par des bizarreries de la nature ou par notre manque d'informations précises. Par exemple, VOLTAIRE doute de l'information selon laquelle en Cochinchine ce ne serait pas le fils du roi qui serait son héri­tier mais bien le fils de sa soeur: une telle information est fort sujette à caution car "un tel règlement contredit trop la nature; il n'y a point d'homme qui veuille exclure son fils de son héritage" (Cité par GUSDORF. 1971.147).

La rationalisation ethnocentrique de l'Occident est en voie d'achèvement au XVIIIè siècle: elle parvient à préserver la bonne conscience des Lumières et la satisfaction (p.317) celle-ci procure tout en sauvegardant les intérêts économiques et politiques fruits des conquêtes. Au lieu des conditions d'un dialogue, l'intellectuel occidental imagine une hiérarchisation des peuples qu'il fonde "scientifique­ment" à partir de BUFFON ( DUCHET. 1977.218 sq.) en imaginant les concepts de race et d'espèce. Tout au sommet de la hiérarchie il y a le blanc qui est la "couleur primitive de la nature" et qui occasionnellement reparaît ailleurs, par exemple chez les albinos d'Afrique, mais "avec une si gran­de altération, qu'il ne ressemble point au blanc primi­tif...". Le grand naturaliste explicite d'ailleurs sa pen­sée :

"la nature aussi parfaite qu'elle peut l'être a fait les hommes blancs, et la nature altérée autant qu'il est possible les rend encore blancs; mais le blanc naturel eu blanc de l'espèce, est fort différent du blanc individuel ou accidentel".

L'espèce est une, les variations ne peuvent donc être dues qu'à des circonstances extérieures, en sorte que si l'homme devait quitter les régions et les climats qui furent les causes des changements subis, "il reprendrait, avec le temps, ses traits originaux, sa taille primitive et sa couleur naturelle".

Le  discours occidental sur l'Autre l'enferme  dans une pseudo-tolérance qui  oscille  entre  une  réduction de l'Autre à un objet de curiosité et de savoir pour  nous c'est  l'orientalisme,  spécialité  de l'exotisme  -   et sa classification dans une taxinomie hiérarchisée dont le sommet est réservé à l’Occidental. (…)

(p.319) Ce besoin de justifier ses revendications de supériorité à l'aide d'arguments "scientifiques", ce besoin de se situer "naturellement" au sommet des hiérarchies hu­maines qu'il construit lui-même, ces besoins ont suscité en Occident même, et pour des raisons identiques è celles qui ont engendré ses conceptions sur le reste de l'humanité, des hiérarchies que le nazisme a exploitées, mais dont on ignore souvent qu'elles ont existé ailleurs également. Le livre de VON LITHMANN (1984), Le diable est-il allemand ?. porte le sous-titre mérité de "200 ans de préjugés fran­co-allemands". Il est impossible de résumer cet ouvrage: il (p.320) suffira  de  signaler  comment  des savants  de  renom,  des intellectuels  de  réputation  internationale,    prétendent trouver des preuves irréfutables de l'infériorité alle­mande. Nous ne pouvons résister au plaisir d'énumérer certaines de ces "preuves" qu'Edgar BERILLON, inspecteur des asiles d'aliénés et éditeur de la célèbre Revue de psychologie appliquée,   croit  reconnaître:  pédantisme, absence complète d'esprit de finesse, cécité du ridicule, etc., mais surtout des traits physiologiques propres tels que le crâne carré, le regard amorphe et le bas du corps difforme tant il est ballonné (VON UTHMANN. 1984.207) . Cas "recherches scientifiques" de BERILLON, faut-il le dire, ont été publiées en 1917 dans un livre intitulé La psychologie de la race allemande d'après ses caractères objec­tifs et spécifiques. Paris, Faut-il préciser que l'ouvrage de VON UTHMANN, bien apprécié semble-t-il en France, date de 1984 et que les deux peuples ont enfin appris à se (re)connaître même ailleurs que dans les relations écono­miques?

(p.332) Le Général S.S. J.Stroop, exécuté par les Polo­nais après la guerre pour crime de génocide et dont MOCZARSKI (1979.76) nous a conservé les "mémoires" en quelque sorte, estimait que c'est "parce qu'il y a toujours, (...) et dans tous les pays, des groupes d'aventuriers, d'individualistes et d'imbéciles qui ne comprennent pas que la fidé­lité à un idéal, la concentration des pouvoirs, la direction unique et l'obéissance àcent pour cent sont la condition fondamentale de l'existence na­tionale. Fidélité, fidélité, fidélité - voici la qualité de l'homme véritable. 'Meine Ehre heisst Treue ' , l'inscription gravée sur le poignard d'honneur et sur l'épée d'honneur S.S. est la plus noble, tant par sa portée humaine que civique".

Ailleurs, il précise que dans la formation des membres de la S.S. "le plus important c'était encore la discipline de parti" (en italiques dans le texte). "Mon honneur s'appelle fidélité", devise qui connut en d'autres temps et chez d'autres peuples beaucoup de variantes, toutes centrées sur l'apparente nécessité sociale de resserrer constamment les liens intraethniques.

Sans aller jusqu'aux extrémités de la S.S. ou des Nazis en général, on conçoit aisément que l'adhésion totale à un système de valeurs naturellement exclusif d'autres systèmes ne puisse engendrer que de la violence envers l'Autre, même si cette violence est atténuée en désir de transformer cet Autre.  

 

(p.356) La « banalité du mal » (H. Arendt)

(…) la fréquente connivence entre le bourreau et ses victimes, connivence parallèle à celle soulignée par HEGEL entre le maître et l'esclave. Le bourreau ayant inté­rêt a cultiver certaines formes d'espoir chez ses victimes et celles-ci préférant habituellement conserver des illu­sions jusqu'au dernier moment...

Enfin ceux qui devraient, de par leur profession, éclairer les autres participent aussi en tant que membres de leur communauté d'origine à l'indifférence signalée ci-dessus. Cela explique le peu de prises de position d'hommes de science et leur relative absence des lieux de combat, c'est que ceux-ci, en général, "se moquent bien de l'existence des civilisations dont ils prétendent à la compréhension" (JAULIN.1974.14) .

L'éclatement du savoir et son partage correspond à l'éclatement des responsabilités et des perceptions et constitue le soubassement nécessaire pour rendre "suppor­tables" les violences ethnocentriques. 

 

(p.358) Le refus d'obéissance est, on l'a vu, très rare, il est en­core plus rare que ce refus soit vécu comme "un acte simple et logique". MILGRAM (1982.111) rapporte l'exemple d'une jeune allemande qui refusa de poursuivre l'expérience parce qu'elle estimait, simplement et calmement, que celle-ci pouvait présenter un danger pour le sujet testé. Intervie­wée ensuite et connaissant la réalité de l'expérience, elle déclara "n'avoir éprouvé ni tension, ni nervosité" en s'op­posant aux injonctions de l'autorité qui insistait pour qu'elle poursuive, ce qui correspondait "d'ailleurs à la parfaite impression de maîtrise d'elle-même qu'elle (... avait) donnée à tous les instants" (MILGRAM. Loc.cit.).

Il y a tout lieu de penser que la violence qui s'exerce sur l'Autre est de même nature que celle qui peut aussi s'exercer sur le sujet lui-même. Cela se vérifie dans les faits (cf.par ex. supra p.352), mais c'est également l'explication théorique la plus plausible du parfait fonc­tionnement d'un système social fortement hiérarchisé. Un psychologue américain, N.KURDIKA, a tenté de vérifier cela expérimentalement : reprenant les expériences de MILGRAM, il élabora des tests accompagnés de punition en cas d'échec, mais de punition administrée au sujet lui-même. (…)

(p.365) La comparaison de la manière dont nous percevons les autres aujourd'hui et aux diverses périodes de notre histoire ainsi le sentiment envers l'Allemagne n'est plus le même aujourd'hui et en 1920! - doit être enrichie encore par les discours des autres sur nous, aux diverses périodes de l'histoire de nos relations avec eux. Mais cela ne suffit pas. Cette comparaison devra également prendre en compte la stratégie des arguments, justifications, accusa­tions et jugements portés les uns sur les autres. Ainsi, pourrait-on affirmer que, depuis la guerre de 14-18, les Allemands auraient changé, en tant que peuple, au point que les Français puissent tenir aujourd'hui envers leurs voi­sins des propos élogieux et amicaux qui auraient suscité il y a soixante ans l'éviction de celui oui aurait osé les proférer en public? Les "arguments" évoqués plus haut (p.319) par de grands scientifiques français concernant la mentalité allemande n'ont-ils plus de "valeur" aujourd'hui? Dans l'affirmative pourquoi ce changement? Nous n'insistons guère sur ce point.

Ces comparaisons indispensables affectent bien entendu le statut de réalités que nous croyons intangibles. Qu'il s'agisse d'histoire, d'économie ou de droit romain, les édifices d'apparence majestueuse construits par la science et la conscience occidentale ou par les consciences nationales risquent fort de se lézarder ou de s'effondrer par ces pratiques décapantes. Il aura fallu longtemps, par exemple, pour découvrir que le monument que constitue le (p.366) droit romain ne nous apparaissait comme un droit éternel, définitif et dont la logique doit s'imposer a tous que par notre incapacité àdécouvrir qu'il ne représentait qu'un droit avec sa logique propre issue de sa contingence (VEYNE. 1980.33). 

 

 

 La responsabilité de l'école dans la perpétuation d'une attitude ou au contraire dans sa modification est écrasante.  

 

Ceci vaut aussi, bien entendu, en ce qui concer­ne les attitudes envers l'Autre, le lecteur en aura décou­vert de nombreux exemples. C'est exact de prétendre que "l'histoire et la géographie sont deux réelles écoles de démocratie"  (FAYARD.1984), mais sans doute faudrait-il, au lieu de l'affirmer après tant de démentis antérieurs, veiller à réunir les conditions de connaissance et de sen­sibilisation sur notre propre société et sur celles des autres d a manière è ce que ces disciplines, qu'il faudrait élargir à l'ensemble des sciences humaines, suscitent réellement davantage de démocratie et de tolérance.

p.374) Au delà de l'aspect "exotique" et dépaysant de ce vocabulaire, l'habitude de mal traduire les noms propres, ou tout simplement de "traduire",aboutit à susciter mépris ou amusement. Ainsi, Tatanka Iotanka devient en anglais Sitting Bull ou en français Taureau Assis, ce qui donne des connotations irréelles. Que dirions-nous, mais cela fera rire d'un rire qui souligne précisé­ment la portée de la remarque, si nous appelions Beethoven Carré de Betteraves en français? De tels usages, appris dès l'enfance, occultent le mépris qu'ils véhiculant sous cou­leur de jeu ou de folklore.

Encore  une  fois,  il  nous  faut  souligner toute l'importance du conditionnement scolaire surtout s'il n'est contrebalancé par aucune "désintoxication" dans le milieu familial ou ailleurs. On a insisté plus haut sur ce facteur de l'enseignement, notamment de l'histoire et de la géogra­phie, mais aussi sur les difficultés de disciplines grâce auxquelles également les préjugés s'inculquent! Un exemple: Pierre CHAUNU signale (dans FAYARD.1984.28) qu'on a publié tout "dernièrement encore des ouvrages arabes où ne figure pas l'Etat d'Israël, et inversement d'autres où était seul représenté le 'grand Israël'"! Inutile de préciser les déformations que de tels enseignements provoquent parfois irrémédiablement dans la conscience des élèves, surtout si les parents ont déjà subi eux-mêmes des déformations identiques et que tout concourt, dans un pays, à l'épanouissement de semblables positions ethnocentriques.

(p.383) Ceci rend compte du fait que la tolérance soit fonction de divers facteurs signalés plus haut, tels que le degré d'instruction, le niveau social et de fortune, etc., mais aussi de l'harmonie profonde qui peut exister entre une échelle de valeurs et l'adhésion d'un individu à ces valeurs. Si le sujet vit réellement et authentiquement les valeurs de son groupe, l'obéissance, simple extériorisation du rapport entretenu par ce sujet avec l'échelle de valeurs de ce groupe, ne constituera pas une valeur, en tout cas pas dans le sens d'une obéissance irréfléchie et irration­nelle. La distanciation possible entre la discours collec­tif et les attitudes individuelles sera vécue positivement comme une valeur d'un ordre supérieur.

Il découle de cela que, si l'Occident s'est révélé si violemment et constamment ethnocentrique, c'est proba­blement parce que l'attitude stigmatisée a propos d'événe­ments tels que le procès Eichmann et qui consiste à accom­plir ces violences "simplement" parce qu'elles étaient ordonnées par un supérieur hiérarchique, que cette attitude de stricte obéissance est ou était fortement répandue dans nos régions. Cette particularité occidentale reflète la longue contrainte autoritaire sur nos populations et une adhésion externe uniquement a des valeurs dont se disso­cient consciemment ou inconsciemment nombre d'individus. Les révolutions  d'après-guerre ont sensiblement clarifié la situation en laissant davantage la liberté à chacun de vivre selon les valeurs auxquelles il adhère en profondeur.

(p.393) (5) (…) Les études sur l'ethnocentrisme se multiplient sans  qu'il  soit  toujours  possible de dis­tinguer ce qui les motive profondément: compensation morbide ou intérêt  réel...?  On signalera une intéressante enquête, ou plus exactement un manuel  d'enquête  sur  le terrain, concernant l'ethnocentrisme et dû à CAMPBELL et LEVINE {1970,366 sq. et particulièrement p.371 sq .). Cer­taines précautions y sont prises pour réduire les distorsions dues aux traductions,  notamment  par  l'usage de doubles traductions systématiques (p.372).

Malheureusement  les questions  y  sont  souvent  posées  de manière directe dans l'idée que les indigènes y répondraient  avec  confiance: on sait  comment  des  enquêtes  basées sur de tels présupposés ont abouti notamment dans le domaine de la sexualité à des  réponses de complaisance de le part des  autochtones ... Nous avons eu l'occasion de vérifier la fréquence des réponses de complaisance lors d'un  séjour chez les Tukuna (Haut  Solimoes.  Amazonie)  en 1977. Notre guide indien, Uriya, nous affirma que ses compatriotes ne recouraient plus guère à la médecine indigène et qu'il était bien en peine de nous rapporter quelques remèdes utilisés jadis dans sa tribu. Les seuls soins qu'ils recevaient  étaient ceux prodigues sporadiquement par des Blancs de passage ou séjournant dans les parages... Affirmation qui nous laissa rêveur sur la qualité de ces soins étant donné l'absence presque continue des services de santé brésiliens dans ces régions reculées! Six semaines plus tard, nous lui reposâmes les mêmes questions, sur base de nos carnets de notes et les réponses furent totalement différentes: s'il leur arrivait effectivement de devoir ou de vouloir recourir occasionnellement à la médecine des Blancs, ils avaient cependant conservé toute leur pharmacopée traditionnelle et c'est à celle-ci, abondante, variée et apparemment bien adaptée  è  leurs  besoins, qu'ils recouraient en cas de nécessité. L'explication de ces deux versions  successives réside, pensons-nous, dans un besoin de protéger certains pans, encore  sauvegardés, de leur culture traditionnelle contre toute nouvelle intrusion et toute nouvelle destruc­tion, même involontaire, des Blancs.  Le guide avait compris combien le mépris et la dérision peuvent détruire. . .

(6)  On est relativement bien documenté  sur  les  massacres des Juifs.  Il  ne  faudrait  pas sous-estimer le nombre des Juifs anéantis dans les siècles passés. Ainsi, en Belgique, l'installation des Juifs fut tardive par rapport au reste de l'Europe, soit au XIIIè siècle. Au XVè siècle déjà,  les communautés juives avaient presque disparu entièrement, du fait des persécutions.  D'autres Juifs, issus notamment d'Espagne ou du Portugal  s'installèrent dès les débuts du XVIe siècle chez nous, si bien que des statistiques sur ces populations et les massacres qu'elles subirent à diverses reprises devraient tenir compte de ces mouvements.   (p.394) Chap.2. La culture de l'intolérance,

(8) A la suite du cataclysme qui se produisit à Armero (Colombie), le quotidien belge "Le Soir", en son édition du 25 nov. 1985, rapporte qu'un curé d'une paroisse cossue de Bruxelles aurait proposé aux Autorités religieuses que la petite Omayra, cette gamine colombienne dont l'agonie fut suivie durant soixante heures par le monde entier, soit canonisée sons autre forme de procès, au motif qu'elle aurait établi "une communication totale avec les vivants comme les morts". A l'inverse, un certain nom­bre de personnes ont été scandalisées du "spectacle" ainsi donné de la mort d'une de leurs semblables. Sans se prononcer sur l'aspect commercialisation de la mort de cette petite fille, commercialisation qui suppose en elle-même un profond mépris des valeurs humaines, il importe pour notre propos de souligner combien ce fut le spectacle qui scan­dalisa plutôt que le récit, il y aurait dans des cas de ce genre une sorte d'inversion de la fonction du langage par rapport à la réalité. C'est par exemple ce qu'écrit dans un journal de téléspectateurs un lecteur de Bruxelles: "la mort d'un enfant n'est pas un spectacle" ("Telepro".7.12. 1985 p.70) . - II nous semble cependant que dans ces si­tuations, le spectacle n'apparaît comme odieux que parce qu'il est sous-tendu par un discours qui lui donne son sens, si bien qu'il n'y a pas en réalité inversion mais complémentarité et renforcement des pouvoirs du langage par l'image. - Il nous semble par ailleurs que tant l'attitude de ce prêtre bruxellois que celle des journalistes friands de sensationnel est motivée finalement par des raisons similaires: dans les deux cas, en effet, il s'agit de "produire" a partir d'un événement atroce, la lente agonie et ensuite la mort d'une enfant, quelque chose de "récupérable" dans un système de valeurs, que ce soit une nouvelle sainte ou une photo commercialisable. Il ne nous paraît pas certain que même cette note puisse échapper à ce genre de critique!

(p.396) (14)  Lorsque, parfois après fort longtemps, un criminel coupable de génocide ou de crime contre l'humanité est arrêté, il se produit encore que l'accusation se fasse sélective et "oublie", par exemple, ce que ce criminel a pu commettre comme nouveaux crimes ailleurs. L'exemple récent de Klaus Barbie illustre cette double attitude: accusé de crimes contre l'humanité pour ses activités, en France notamment, durant  le  seconde guerre mondiale, on s'étonne de ce que l'accusation ne porte absolument  pas  sur les activités de ce criminel durant son séjour en Bolivie depuis la fin de la guerre.

p.396) (17)  S'il y a bien concomitance entre la conception d'un Etat centralisateur, qui règle et contrôle tout, et une incapacité fondamentale à penser l'Autre en termes diffé­rents de soi, c'est bien àl'idéalisme platonicien qu'il faut faire remonter ces tendances qui entraînèrent la ruine de nombreuses cultures et qui risquent finalement de se retourner contre l'homme occidental lui-même soit à travers des processus autodestructeurs peut-être déjà à  l'oeuvre, soit par l'intermédiaire d'autres peuples auxquels nous aurions entretemps communiqué les mêmes conceptions...

 

 (p.401) /Brésil/

Il y a quelques années ceux qui partaient ainsi pour la forêt recevaient des polos gouvernementaux portant imprimé le but du projet: "Intégrer pour ne pas perdre". Les raisons évoquées étaient la constante présence d'étran­gers dans ces coins perdus d'Amazonie etle danger que cette présence faisait courir à l'intégrité territoriale brésilienne, surtout en ces régions où les frontières n'étaient pas parfaitement tracées. Ces arguments jouent certainement, mais il n'empêche que de ce fait une ultime et sans doute définitive pression est exercée sur les Indiens survivants auxquels là nécessité d'"intégrer pour ne pas ‘les’ perdre" s'applique aussi: s'ils veulent survivre il faut donc qu'ils s'intègrent à la société brési­lienne. Ces injonctions d'intégration sont adressées autant de la part de la F.U.N.A.I. que de la part des missionnai­res ou de celle des représentants des universités, tenues souvent par des confrères des missionnaires, ce qui assure une identité fréquente des vues et des méthodes...

(33)  En 1977, lors  d'un séjour à Benjamin Constant, village perdu en pleine forêt  amazonienne, près des frontières du Pérou  et de la Colombie, nous avons eu l'occasion  d'appro­cher non un missionnaire protestant et sa femme, tous deux américains, mais...  leur  villa.  Les missionnaires qui disposaient d'un hydravion  personnel étaient en "vacances »aux Etats-Unis pour plusieurs mois. Nous avons pu  approcher leur villa,  superbe construction qui tranchait étrangement sur les cabanes de Benjamin Constant qui ne connaissait que trois ou quatre bâtiments en dur. Malgré nos questions, personne ne put nous mettre en relation avec des "fidèles" de ce missionnaire dont l'action nous asemblé fort vague etmystérieuse !  

 

 Ch. 6. Fonctions linguistiques

 

 (34) On remarquera l'"habileté" de Colomb qui ne modifie dans cette seconde description des indigènes que ce qui est nécessaire pour justifier la réduction en esclavage: ce sont des cannibales féroces. Les qualités "commercialisables", (p.402) telles que la stature, la beauté, l'intelligence, la robustesse, sont maintenues: s'il faut trouver des justifications acceptables à la violence qu'on s'apprête à commet­tre, il ne faut pas cependant donner l'impression à d'éventuels acheteurs qu'ils pourraient faire une mauvaise affai­re!  Cette lettre de Colomb doit également être versée au dossier des relations entre aspects économiques et as­pects ethnocentriques.

(35)  L'expression du relativisme soulève la même difficulté théorique,  mais  inversée symétriquement, que celle de l'universalisme. En effet, aussi bien l'un que l'autre ne peu­vent s'exprimer que dans une langue, mais dans une seule langue à la fois, ce qui rend précaire, sur un plan stric­tement logique la cohérence du discours tenu. Cette ques­tion, pour être valablement traitée, impliquerait un examen détaillé de la nature des langages humains  naturels et des limites de l'axiomatisation.  Envisagée sous l'angle existentiel la même question du relativisme culturel mani­feste son pouvoir de tolérance et souligne le fait qu'une compréhension même théorique de cette question ne peut être envisagée indépendamment des faits historiques et contin­gents .

(36) Nous avons été édifié par le comportement d'un guide indien lors d'une promenade  dans  la  forêt  amazonienne. Ayant faim et soif, notre guide nous proposa le fruit d'un arbre qu'on venait de croiser.  J'acceptai avec reconnais­sance et Liriya, le guide indien, grimpa sur l'arbre  a quelques mètres du sol et revint avec deux ou trois fruits de la grosseur d'une noix. Epluchés, ils ne représentaient pas une bien grande quantité de nourriture. Je les avalai et Uriya me demanda si j'en désirais encore, j'acceptai ànouveau et il regrimpa dans l'arbre d'où il redescendit avec deux ou trois fruits que je mangeai. Après la troi­sième reprise, je craignis d'abuser de sa peine et préten­dis avoir mangé à ma faim et être suffisamment désaltéré par  le jus des fruits. Je lui demandai  alors pourquoi il n'avait pas rapporté suffisamment de fruits la première fois, ce qui lui aurait évidemment évité de devoir grimper deux fois supplémentaires.  Il me répondit que ne sachant pas à l'avance quand j'aurais été rassasié, il aurait pu cueillir trop de fruits qu'il aurait dû ensuite abandonner dans la forêt, ce qui aurait constitué un gaspillage. Or, nous étions en un endroit isolé où personne ne passait au point qu'il  fallait se tailler son passage à la machette dans les taillis!

23:17 Écrit par justitia & veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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